Aujourd'hui, je me suis levée tôt. Il faisait
nuit encrore. J'ai mis ma robe noir et mon
foulard blanc, noué sur mes cheveux.
J'allais sortir pour me rendre au marché,
sur le port, mais mon reflet, dans le miroir
de la cuisine, m'a retenue : ce visage sans
expression, aux traits tirés, au regard
vide...
.....Je ne me suis pas reconnue.
.....Si tu me voyais, Paloma... Depuis
quatre ans, je me suis laissée vaincre. Par
le temps passé a t'attendre, par l'espoir
sans cesse déçu, par la tristesse et le
découragement.
Au début, je ne voulais pas croire à ta
<< disparition >>.
.....Je pensais : << Ils l'ont enlevée, interro-
gée, mais comme elle refuse de parler, ils
la gardent en prison. >> Je me répétais cela
jour et nuit. Pour me rassurer. Ne pas
devenir folle.
.....Toutefois, les rumeurs couraient vite,
que je n'entendais pas.
.....Je m'asseyais dans le fauteuil, en face
de la porte d'entrée. Je restais là, pendant
des heures, à espérer qu'elle s'ouvre.
J'imaginais la scène, nos retrouvailles...
.....Tu allais revenir épuisée, terriblement
amaigrie. Je m'y préparais. Te serrer dans
mes bras, te soigner, te nourrir. Je te ferais
couler un bain, chauf et parfumé. Ton
plat préféré, mon poulet aux épices, mijo-
tait déjà sur le feu.
.....Les heures, les jours, les mois se sont
succédé sans nouvelles.
.....Rien.
.....Alors, peu à peu, doucement, sur la
pointe des pieds, l'espoir s'en est allé.
.....Plus de mots qui apaisent, puis plus de
mots du tout.
.....Le désespoir est muet.
.....Pourtant, aujourd'hui, je t'écris...
J'ai acheté ce joli papier blanc chez le
libraire de la rue Santa Paula. Tu sais, la
rue pavée que tu prenais toujours, après
l'école, pour aller à la plage.
.....Monsieur Libero se souvient de toi,
j'en suis certain. Il te donnait des cahiers
bon marché, parfois même de petits
crayons, et tu le << payais >> en dessins : sa
boutique, la rue, la plage, le marché... Il
a tout gardé, sûrement.
.....Il ne m'a pas saluée, de son tonitruant
<< chère petite Melina ! >> d'autrefois. Lui
non plus ne m'a pas reconnue...
.....Je suis descendue voir la mer. J'ai
retrouvé l'endroit où nous avions pris
l'habitude, ton père, toi et moi, de nous
installer le dimanche. Rien n'a changé.
Tout est bien à sa place et nous attend.
Les petites barques multicolores, les
rochers noirs et lisses...
.....L'inertie des choses me terrasse.
.....Ma vie s'est effondrée, depuis que tu as
disparu. Et pourtant, la terre tourne
encore. La rue, la mer, la plage, le port.
Le décor est debout. Inactif, vivant, indif-
férent.
.....<< Disparaître >> n'est pas mourir.
.....Ni deuil à porter, ni tombe à fleurir.
.....Juste une absence.
.....Des souvenirs.
.....Et cette attente insupportable...
.....Tantôt l'espoir est là, me tient, tenace.
Tu n'es pas morte, je m'en convaincs. Les
yeux fermés, je t'entends m'appeler. Ton
cri lointain, si distinct néanmoins, vient
m'arracher à mon chagrin. Non, petite
fille, je ne t'abandonne pas. Te cherche-
rais encore. Te trouverai. Ma Paloma. Et
tu reviendras parmi nous.
.....Tantôt il s'en va.
.....S'évanouit brusquement.
.....Silence...
.....Plus de combat, plus la peine.
.....Ta voix s'est tue. Je retourne à mes
larmes.
.....Pourquoi t'écrire ?
.....Pour échapper à cet enfer. Quitter un
instant ce chemin, qui de cimes en abîmes
ne mène nulle part, qu'à la folie.
.....Fuir la torture, enfin.
.....Et te retrouver, autrement.
.....Me retrouver aussi...
.....C'est la première fois, depuis plus de
trois ans, que j'ose écrire avec ce beau
stylo. Tu me l'avais offert, dans du papier
d'argent, pour mon anniversaire. Mes
quarante ans. Tu te rappelles ?
.....La fête avait duré toute la nuit...
.....Papa m'avait fait la surprise d'inviter
mon amie Stella, partie s'installer dans le
Sud. Quel bonheur ! Avec elle, c'est mon
enfance qui venait me célébrer.
.....Au petit jour, nous n'étions plus que
cinq. Et nous dansions, infatigables !
Juan et papa ensemble, se trémoussaient
dans leur << fabuleux numéro spécial, gro-
tesque et outrancier >>, tandis que Stella
mimait sa tante, Dolorita, la meneuse de
revue, << au temps de sa splendeur
baroque >>.
.....Toi, << ma fierté rayonnante >>, tu riais
de bon coeur. Et ta voix, un peu grave,
résonne encore à mes oreilles...
.....Ce matin là, en allant préparer le café
seule dans la cuisine, j'ai pensé : << La vie
m'a gâtée. >>
.....Quarante ans. Il me semblait que j'étais
jeune, pour me sentir ainsi comblée. J'ai
eu, je me souviens, comme un pince-
ment au coeur... << Que demander de
plus ? >>
..... Que mon pays sorte de la dictature ?
.....Bien sûr...
.....Mais, finalement, ma petite famille
unie, le cercle fidèle de mes amis, cela me
suffisait, en guise de démocratie.
.....J'étais moins généreuse que toi.
.....Moins courageuse.
.....Si j'avais su...
.....Deux semaines plus tard, la milice
venait vous chercher, en pleine nuit. Toi,
Juan et Nina.
.....Aujourd'hui, Paloma, quelque chose a
changé. Ne plus pouvoir me regarder en
face, ce n'est pas supportable.
.....Ils m'auraient tout pris, vraiment
tout...
.....Ma fille, mon gendre, ma petite-fille.
.....Mon bonheur. Et maintenant, ma
dignité.
.....Non. Je nepeux plus me laisser faire.
.....Cela te paraîtrait futile sans doute, mais
j'ai éprouvé le besoin, tout à l'heure avant
de t'écrire, de ressortir mon maquillage.
Je ne l'avais pas fait depuis bientôt deux
ans.
.....J'ai peint, avec beaucoup de soin, mes
paupières en bleu clair. Petite, tu disais
que je mettais mes << ailes de papillon >>.
.....Pour toi, je voulais être belle.